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Babacar Niang alias Matador : ‘La culture hip hop m’a appris qu’à partir de rien, on pouvait atteindre le sommet’

mercredi 8 février 2012

L’association Africulturban a inauguré son Centre de culture hip hop ou ‘Hip hop academy’ le 19 janvier dernier.Un espace qui compte dispenser des cours de formation sur les différentes disciplines de la culture urbaine.Dans cet entretien, le Président fondateur de l’Africulturban, Babacar Niang plus connu sur le nom d’artiste de Matador estime que c’est un rêve qui se concrétise. Pour le rappeur et membre fondateur du groupe de rap Bmg 44 de Thiaroye, il fallait structurer, former pour pouvoir penser demain voir des artistes du mouvement vivre de leur art


Wal Fadjri : Six ans d’existence pour Africulturban qui vient d’inaugurer son Academy hip hop.Quelles ont été les périodes les plus dures pour en arriver là ?

Babacar NIANG ‘Matador’ : Le début était vraiment difficile parce qu’il fallait convaincre les jeunes.Le projet de création de l’Association avait pour but de fédérer tous ceux qui s’activent dans le mouvement. L’idée était claire dans ma tête déjà, mais il fallait convaincre les autres de sa pertinence.Certains pensaient que c’était un projet mort-né, c’est comme ça qu’ils l’appelaient. Aujourd’hui, on en est à la sixième année d’existence. Il fallait être patient et se donner à fond, venir travailler de 9 heures du matin à 19 ou 20 heures sans salaire et compter sur nos propres moyens, utiliser nos connaissances et l’enseignement que nous avons du hip hop pour développer le projet. C’était dur, parce qu’au Sénégal, quand tu parles de projet aux gens souvent, ils pensent que ce n’est pas réalisable, que vous voulez simplement de l’argent. Il fallait les convaincre, Al Halhadoulilah aujourd’hui, on a six ans.

Est-ce un parcours du combattant pour en arriver là ?

Plus qu’un parcours du combattant. Il fallait le faire. Il fallait que quelqu’un prenne ses responsabilités. Car c’est ce qui nous manque dans ce mouvement hip hop. Il y avait plein de groupes de rap et la priorité pour les hip hopeurs, c’était comment s’en sortir personnellement. Nous avons vite compris avec l’expérience accumulée lors de nos voyages, qu’il fallait installer quelque chose qui fédère le mouvement. Il fallait structurer, former pour pouvoir penser demain voir des artistes du mouvement vivre de leur art. L’engagement était là pour avancer. Dans l’histoire, ici dans la banlieue, à part moi, il n’y avait pas des rappeurs qui avaient une audience dans le mouvement. Des jeunes comme Amadou Ba (le coordonnateur du centre des cultures urbaines ou hip hop academy venaient chez moi pour discuter. Cela m’a donné plus de convictions. Je me suis engagé pour leur apporter quelque chose. Aujourd’hui, ils travaillent à plein temps dans la culture. Ils ont été formés, ils voyagent dans le monde pour partager leurs expériences. On n’a pas perdu notre temps.

‘Il fallait structurer, former pour pouvoir penser demain voir des artistes du mouvement vivre de leur art. Je me suis basé sur les vraies valeurs de la culture hip hop pour développer l’association Africulturban’

D’où est venu le déclic qui vous a fait prendre conscience de fédérer le mouvement ?

Pendant plus de dix ans, j’étais dans le rap, la culture hip hop. Mais on avait constaté qu’il n’y avait pas de structure qui s’occupait de la culture hip hop. C’est le rappeur même qui organisait ses concerts, aller chercher des mécènes, faisait les démarches administratives, etc. Quand on a voyagé, on a vu qu’en Europe, les jeunes bénéficiaient de cadre comme ça où ils pouvaient aller pour avoir l’information, être formé, etc. C’est pour cela, ils s’en sortaient plus rapidement qu’un jeune Sénégalais ou Africain, ne parlons même pas du jeune de la banlieue. J’ai galéré dans mon groupe parce qu’on est de Thiaroye, de la banlieue. On n’avait pas la chance d’avoir des cousins ou frères qui étaient dans des structures qui pouvaient nous accompagner, nous aider. Il fallait tout faire nous-mêmes. Pour éviter aux jeunes ce qu’on a traversé, nous avons créé cette structure. Nous avons influencé pas mal de jeunes dans la banlieue, car nous avons été les premiers à faire le rap ici. On avait l’obligation de préparer le terrain. En 2005 à mon retour d’une tournée européenne, j’ai trouvé les inondations. Et en tant que banlieusard, qui habitait dans les zones inondées, j’ai trouvé anormal qu’il n’y a pas d’artistes qui aient pris l’engagement d’aider ces inondés. Bien que je n’ai pas la réputation de Youssou Ndour ou de Oumar Pène à cette époque, j’ai décidé d’organiser un concert de solidarité pour ces sinistrés qui dormaient à la belle étoile.

C’est là que j’ai rencontré l’ex-maire de Pikine Nord Amadou Diarra, aujourd’hui député. Je lui ai exposé mon projet pour qu’il nous aide. Car toutes les demandes introduites dans les différents services n’ont pas eu de réponse. Il était le seul à nous répondre et nous a convié à discuter avec lui. Je lui avais parlé de mon projet de construction de centre des cultures urbaines. Car j’ai été inspiré du centre des cultures urbaines de Bruxelles lors d’un voyage et j’ai voulu qu’on ait une structure pareille ici au Sénégal. Diarra m’a mis en rapport avec Baba Ndiaye, le directeur du complexe culturel de Pikine qui dirige maintenant le Centre culturel Blaise Senghor. Il nous a donné des locaux ici au complexe et c’est comme ça que Africulturban est née, il y a six ans.

Donc il n’y avait que des idées et pas des moyens ?

On avait simplement des idées. Mais je sais que la culture hip hop m’a appris qu’à partir de rien on pouvait atteindre le sommet. Je me suis basé sur les vraies valeurs de la culture hip hop pour développer l’Association Africulturban. J’ai réussi à avoir une équipe d’une quinzaine de personnes permanentes dynamiques, engagées et conscientes. L’association compte aujourd’hui plus de 1 100 membres affiliés qui ont leur carte de membre vendue à mille francs Cfa. En six ans, on a pu installer des studios d’enregistrement, on n’est pas des producteurs. Car on sait de quoi souffre la culture urbaine. Ça manque de structure. Au Sénégal lorsqu’on parle de hip hop tout le monde pense au rap alors que c’est une culture. Je l’ai découvert lors de ce voyage à Bruxelles.

Quelle est la différence entre culture urbaine et culture hip hop ?

La culture hip hop fait partie de la culture urbaine. Mais tout ce qui est culture urbaine n’est pas dans la culture hip hop. Pour ce dernier, on peut citer le Djing, grafiti, le break danse, le Mc, etc. Le slam par exemple ne fait pas partie de la culture hip hop. Alors que le slam est trop proche du rap, alors qu’il fait partie de la culture urbaine. C’est la base du rap, car c’est de la poésie. Dans la culture urbaine, on peut retrouver de la danse hip hop mélangée avec de la danse techno, etc. C’est un peu complexe. On a travaillé dans ce sens pour élargir le mouvement.

‘Chaque année, les artistes sénégalais vont en Mauritanie et eux ils viennent ici. Nous voulons briser les barrières créées par les systèmes. Car, on doit pouvoir régler pas mal de problèmes par la culture urbaine qui est la mieux partagée dans le monde’

Si l’on se réfère au nom, l’association Africulturban ne se limite pas simplement au Sénégal ?

On avait trouvé plusieurs noms au départ : point de rencontre, carrefour hip hop, mais cela ne nous convenait toujours pas. On savait que le Sénégal était le troisième pays après la France et les Usa, dans le hip hop. On a influencé beaucoup de pays africains. C’est pourquoi on a voulu élargir dès le début pour ratisser large. C’est ce qui a amené Afri et culture urbaine, qu’on a mixé pour avoir Africulturban. Nous avons commencé à travailler avec les Mauritaniens depuis quelques années. Le festival Asalamalékoum de la Mauritanie qu’on a fait coïncider avec notre festival Festa2h qui nous permet de faire circuler les artistes. Chaque année, les artistes sénégalais vont là-bas, ceux de la Mauritanie viennent ici. Nous voulons briser les barrières créées par les systèmes. Car avec la culture, on doit pouvoir régler pas mal de problèmes par la culture urbaine qui est la mieux partagée dans le monde. Il y a juste trois ans, on a commencé à avoir des partenaires extérieurs, les Belges, Américains, Français, etc. Avant, nous comptions sur la solidarité artistique.

Nous faisions des ateliers de formation avec des artistes venant d’ailleurs, car nous aussi, Keyti et moi voyagions pour aller dispenser des formations dans d’autres pays. Je pense que c’est comme ça que les choses doivent marcher. Il ne faut pas attendre l’Etat. N’importe quel artiste qui croit à la culture urbaine et hip hop doit pouvoir faire la même chose pour accompagner les jeunes. Il y a hip hop éducation durant l’année scolaire qu’on a commencé, il y a trois ans en partenariat avec les écoles de la banlieue. Les élèves viennent faire une formation en Djing, en photo, slam, etc. Pendant les vacances, on a hip hop city pour la cité. Ce sont des actions de propreté dans les cimetières, les marchés et mosquées pour conscientiser les populations sur la préservation de leur environnement. Elles ne doivent pas toujours attendre l’Etat.

On fait beaucoup de sensibilisation sur le Sida, l’émigration clandestine, des projections de films avec les Espagnols, etc. On offre aussi des scènes aux jeunes débutants. Car il n’existe pas de scène au Sénégal même pour nous. On souffre, car il n’y a pas de structure qui organise de l’évènementiel. Pour satisfaire les membres de Africulturban, on organise chaque mois un concert où l’on prend six à dix groupes qui n’ont pas d’album sur le marché et trois qui veulent faire la promotion de leurs productions. On essaie de leur donner une chance de se produire, car il y a beaucoup de choses que l’on doit appendre aux jeunes par rapport à la scène. C’est le côté visible de l’artiste. On coache les jeunes dans leurs projets, parce qu’un album est un projet et il y a plusieurs étapes à respecter. Africulturban collabore avec les autres structures, notamment 9 9 de Simon Bisbi clan, studio Sankara, hip hop awards...

Est-ce l’aboutissement de votre combat, car vous venez d’inaugurer le Centre hip hop academy ?

C’est le début. Je disais que si c’était un enfant, on penserait à sa scolarisation. Le Hip hop academy est le début. On sait se projeter dans l’avenir. Il y a beaucoup de choses qui restent.

‘Je ne sais rien faire d’autre que du hip hop. Je suis fier d’être rappeur comme le médecin est fier d’être médecin ou l’avocat fier de l’être. Les gens n’ont qu’à arrêter de sous-estimer les autres.’

Comme quoi par exemple ?

Il y a la danse. On n’arrive pas à développer des activités avec les danseurs, car on n’a pas de locaux et de matériels. L’école de Djing et de graffiti manque de salles. L’Africulturban est un centre complet dans le projet. On est juste hébergé ici. Nous avons besoin d’un terrain pour construire ce centre. Si on arrive à mettre sur place cela, ce sera au minimum 150 emplois directs. Cela montrerait aux gens qui pensent que la culture n’est que chanter et danser. Elle fait partie des secteurs sur lesquels on pourrait se baser pour développer le pays.

Vous n’avez pas été que rappeur…

Non, j’ai commencé dans le rap quand j’avais 12, 13 ans. J’ai grandi dans la culture hip hop. J’ai commencé par la danse puis le graffiti. La culture urbaine je ne l’ai pas apprise, je l’ai vécue. Nous avons fondé le groupe de rap Bmg 44 de Thiaroye, car lors de nos déplacements, on était toujours étiqueté car on venait de la banlieue, de Thiaroye, un quartier mal vu. 44 fait référence à la mémoire des tirailleurs morts en 1944 à Thiaroye. Je ne sais rien faire d’autre que du hip hop. Je suis fier d’être rappeur comme le médecin est fier d’être médecin ou l’avocat fier de l’être. Les gens n’ont qu’à arrêter de sous-estimer les autres. Je suis un rappeur engagé et être artiste ou rappeur engagé, c’est se mêler de la politique. On s’est toujours occupé de la politique, mais on a jamais été insulté par les hommes politiques.

Faites-vous référence à la sortie du député Doudou Wade ?

Bien sûr, il n’est pas plus responsable que nous et il n’aime pas le Sénégal plus que nous. Je n’ai pas honte de rentrer à la maison, ma femme sait que je suis un hip hopeur, on a des enfants. Mes parents ne voulaient pas que je sois rappeur, mais je leur ai prouvé que le rap est un métier comme les autres. Beaucoup de jeunes ont eu la chance d’aller en Europe et ils sont revenus, parce qu’ils croient en ce qu’ils font. J’ai laissé tomber les études en classe de terminale sans le Bac en poche à cause du rap. Mais avant d’entrer dans le mouvement, j’ai travaillé au port de Dakar en 1992, car j’ai un diplôme de soudeur métallique.

Propos recueillis par Fatou K.SENE + L’info en continu

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