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Carnet de route : DAKAR-ZIGUINCHOR : LE TRAJET DE TOUS LES DANGERS

samedi 21 janvier 2012

Samedi 17 décembre 2011. Il est 5 heures 30. La gare routière dénommée « Pompier » à Dakar grouille de monde. C’est en fait ici que l’on prend les véhicules pour Ziguinchor. Les conducteurs de ces « Sept places » hèlent les clients. Ce samedi, les visages sont maussades dans cette gare. Les vendeurs ambulants et les nombreux mendiants de la capitale sénégalaise qui passent et repassent ne semblent intéresser personne.


Samedi 17 décembre 2011. Il est 5 heures 30. La gare routière dénommée « Pompier » à Dakar grouille de monde. C’est en fait ici que l’on prend les véhicules pour Ziguinchor. Les conducteurs de ces « Sept places » hèlent les clients. Ce samedi, les visages sont maussades dans cette gare. Les vendeurs ambulants et les nombreux mendiants de la capitale sénégalaise qui passent et repassent ne semblent intéresser personne.

Cinquième sur la liste des passagers qui ont pris leur billet (Dakar-Ziguinchor à 9500 Francs), je suis assis sur un banc de fortune à côté de la vieille Peugeot 504 qui attend encore deux autres clients.

Vingt minutes plus tard, le véhicule est chargé. Le chauffeur se met au volant, après avoir réglé les droits des responsables des syndicats. Avant même de démarrer, il récite quelques versets coraniques. Les autres passagers répondent en chœur « Amina » dès qu’il a fini. « Il a demandé au Tout-Puissant de nous protéger pendant le parcours », m’explique mon voisin.

Assis à la dernière rangée (qui est en fait, une partie du coffre aménagée) à l’extrême droite, je suis perdu dans mes pensées au départ. Les conditions de voyage ne m’agréent pas. Parcourir 400 kilomètres les jambes pliées sous les sièges du milieu avec les bagages au-dessus de nos têtes est pénible. Mais il faut faire avec. L’essentiel est d’arriver à Ziguinchor avant la nuit. Le silence est total dans le véhicule. Personne n’ose parler à son voisin.

Après deux heures de route, la fatigue se fait déjà sentir. Surtout au niveau des jambes qui sont restées pliées tout le temps. A un poste de contrôle de la gendarmerie, le chauffeur demande l’état de la route. C’est la seule occasion mise à profit par les passagers pour converser. En effet, mon voisin qui semble emprunter ce tronçon pour la première fois comme moi trouve étonnant que le chauffeur pose pareille question aux gendarmes. « Le chauffeur parle du point de vue sécuritaire », explique le passager assis au milieu de la deuxième rangée. La réponse des gendarmes est vague. « Rien ne nous a été signalé pour le moment », ont-ils dit.

Du coup, l’inquiétude grandit chez tout le monde. Car, six jours auparavant, une attaque sur les routes casamançaises a fait plusieurs victimes. « Cette attaque a eu lieu à Kabeumbe, dans le département de Boukinling. Et c’est sur notre chemin », s’inquiète un autre passager.

Nous traversons les villes de M’Bour et Fatik sur la route nationale 1. A l’entrée de Kaolack, le conducteur marque un nouvel arrêt pour un autre contrôle de la gendarmerie. Je profite de l’occasion pour m’éloigner du groupe. Je passe un coup de fil à un contact dans le maquis. « Ne craignez rien. Nous savions que vous veniez. La voie est dégagée », me rassure-t-il. Dix à quinze minutes de discussion entre le chauffeur et les gendarmes. Nous traversons Kaolack. Ici encore, la savane est présente. Mais il y a une particularité. L’industrie du sel est bien implantée. Le long de la nationale 4, des retenues d’eau et des montagnes de sel recueilli sont visibles partout.

Plus on avance, plus les mines sont soucieuses autour de moi dans la « 7 places ». A 12 heures, nous sommes à Keur Ayip. « C’est la frontière. Que ceux qui ont des passeports les fassent signer à la police. Pour les autres, attendez à bord du véhicule. Il faut aller vite », nous lance le chauffeur, tout en se dirigeant avec ses documents en main vers un policier. J’étais le seul détenteur de passeport dans le groupe. Le service de l’immigration enregistre les données qui y sont inscrites dans un volumineux cahier noir. J’y ai passé moins de deux minutes. Sans payer un centime. Dans le même village se trouve le poste de police d’entrée en Gambie.

Pour gagner du temps, je laisse le chauffeur dans le hall de la police sénégalaise pour m’y rendre. A l’entrée, un agent qui suit les mouvements des personnes sur le site les oriente. Comme de l’autre côté de cette frontière, un grand registre est posé sur la table. Mais à part cela, la différence est totale. Tant du point de vue de l’accueil que des actes qui y sont posés. Le policier chargé d’enregistrer les voyageurs est très concentré sur les billets de banque. Les Gambiens paient dans la monnaie nationale, le dalasi. Quant aux Sénégalais, ils payent 500 Fcfa. Les autres nationalités donnent 1000 Fcfa. Sans discuter, je m’acquitte de cette somme et mon passeport est estampillé du précieux cachet.

Deux kilomètres sur le territoire gambien et nous voilà au poste de péage pour le bac. Le chauffeur informe les passagers du droit de traversée. 300 F par personne en plus des 10 000 F pour le véhicule. Je tente de comprendre pourquoi il faut payer si le chauffeur s’est acquitté des 10 000 F. « Monsieur, ici, on ne discute pas. Si tu ne payes pas, tu ne traverseras pas. Si on ne t’a pas mis en prison. Les Gambiens sont très méchants », me lance un des passagers. Très rapidement, les 2100 F sont réunis. Cinq minutes plus tard, le conducteur nous ramène les tickets de traversée et prend place derrière son volant. Il roule quelques instants et nous arrivons au bord du fleuve Gambie. Une file interminable de gros camions, de voitures de transport en commun se dresse. Plus de 150 gros porteurs et 300 petits véhicules attendent. Des travaux de réhabilitation du site provoquant un ralentissement. « Voici la plus grande erreur de Léopold Sédar Senghor. Il aurait dû faire ce pont au moment où la Gambie dépendait économiquement du Sénégal. Aujourd’hui, Yahya Jammeh refuse de le réaliser parce que le bac lui rapporte beaucoup d’argent », philosophe un chauffeur de gros camion qui a passé la nuit au bord de ce fleuve. « Nous avons payé 40 000 francs depuis deux jours. Mais, nous sommes toujours à la même place. Nous avons passé la nuit à la belle étoile », renchérit un autre transporteur en route pour Ziguinchor. Un marché est créé sur place pour les trafics en tout genre.

Après deux heures d’attente, deux personnes m’accostent et me proposent de louer un autre taxi qui nous amènera de l’autre côté de la frontière. Le temps passe. Et j’observe que de petits groupes se forment de part et d’autre avec le même objectif. J’accepte donc la proposition. Un autre passager de notre « 7 places » nous rejoint. Nous sommes désormais quatre. La frontière est à 16 kilomètres. En somme, la Gambie fait 17 kilomètres de largeur. Pour ce trajet, chaque passager paye 1000 F. Durant la traversée, je tente de prendre une photo. Mon voisin m’en dissuade en ces termes : « Décidément, je ne sais pas d’où vous venez, mais vous voulez à tout prix aller en prison ici ». Je range rapidement mon appareil photo. Au bout de dix minutes, nous sommes de l’autre côté de la rive. Nous prenons un autre taxi. La différence est tout de même énorme entre les deux réseaux routiers. En Gambie, les voies sont bien bitumées. Contrairement à celles du Sénégal caractérisées par d’importants nids-de-poule et de la poussière par endroits. Des engins lourds effectuent des travaux d’élargissement de la voie. On sent vraiment que cette partie du pays est en chantier. Au bout d’une quinzaine de minutes, nous sommes à l’autre frontière avec le Sénégal. Dans la petite localité de Soma. Il faut encore remplir les formalités de police. Tant du côté gambien que sénégalais. Avant de prendre un autre taxi de 7 places à 3 500 F. Dire que nous avions payé à Dakar 9 500 francs. Bref, l’essentiel est d’arriver à bon port. Il est presque 16 heures. Et les 143 kilomètres qui séparent Soma de Ziguinchor sont les plus risqués du Sénégal. En fait, nous venons de rentrer en Casamance. Cela se sent aussi à travers le changement de végétation. Ici, la forêt est bel et bien présente. Même si elle n’est pas dense. Des champs d’anacarde sont visibles le long du parcours. Le voyage se poursuit donc au cœur du Sénégal à un rythme très lent à cause du mauvais état de la nationale 4. Dans pratiquement tous les villages traversés, la présence des militaires sénégalais est notable. Cette présence est significative dans les localités comme Badioune ou Bignona. En effet, les passagers descendent des véhicules et brandissent leur carte d’identité pour traverser les points de contrôle. A Bignona, ville carrefour, je rappelle mon contact dans le maquis. Il me rassure de nouveau qu’il n’y a rien à craindre. Il me conseille même un hôtel à Ziguinchor qui sera à l’abri en cas d’attaque pendant mon séjour. Au corridor de Bignona, deux passagers descendent. Nous pouvons au moins étendre nos pieds durant les 30 kilomètres qui restent pour atteindre Ziguinchor.

Une fois dans la capitale régionale de la Casamance, je m’annonce à mon contact. Coup de théâtre. Celui-ci me dit qu’il vient de quitter la ville pour une urgence. « Ne craignez rien. Quelqu’un vous appellera d’ici demain matin », tente-t-il de me convaincre. A 19 heures, mon téléphone sonne et Diatta le Lion m’annonce qu’il est à la réception de mon hôtel. Nous échangeons plus d’une heure cette nuit-là. L’homme se met à ma disposition le lendemain pour me faire visiter la ville. Il m’amène même au lieu où se tenaient les assises du Mfdc version Jean-Marie Biagui. Seulement, il n’entre pas dans salle. « Tous ceux qui sont assis à l’entrée sont des policiers. Ils repèrent les participants et peuvent arrêter ceux qu’ils soupçonnent d’appartenir au vrai Mfdc », m’explique Diatta, avant de me laisser entrer dans la salle.

Pour mon retour, le lundi 19 décembre, Diatta me conseille la route nationale 5 qui sort par Douloulou et Banjul (Gambie). « Tu dois sortir de Ziguinchor très tôt. Si le premier véhicule ne quitte pas la gare avant 9 heures, il faut emprunter n’importe quelle autre voiture pour quitter les lieux. Quelque chose est en préparation. Je ne sais pas les dernières décisions », dit-il. Sur le chemin du retour, effectivement, la nervosité se lit sur le visage des militaires sur l’axe Ziguinchor-Douloulou (frontière avec la Gambie du côté ouest). Des chars sont même garés dans le village de Kawané.

Le lendemain matin, pendant que j’étais à Banjul en Gambie, c’est Diatta le Lion qui me réveille à 6 heures 30. « Nous avons frappé fort à Diégoune ce matin. Pour le moment, le bilan n’est pas encore précis. Cependant, il n’y a pas moins de 10 morts dans les rangs de l’armée dont les renforts sont tombés dans notre embuscade. Nous avons également pris en otage six militaires », jubile-t-il. L’information a été confirmée quelques instants plus tard par les médias. De son côté, la Direction de l’information et des relations publiques de l’armée (Dirpa) a déclaré dans un communiqué de presse qu’il y eu, « côté armée, un tué, un blessé grave et un disparu. Côté rebelles, le bilan provisoire donne cinq morts et six blessés ». Le communiqué ajoute : « Par ailleurs, les éléments du secteur de Diégoune, dépêchés en intervention, ont eu un grave accident de la circulation qui s’est soldé par la mort de sept militaires, dont un officier, et quatre blessés ».

A Banjul, le ferry est régulier et plus confortable. Mais surtout plus rapide. Même si le scénario reste le même (les passagers payent leur ticket). La traversée en direction de Barra est vite faite. Puis, très rapidement, le tronçon Bara-Karang est parcouru. Les formalités de police (gambienne et sénégalaise) sont accomplies. Je suis, de nouveau, au Sénégal. Avec ses nombreux mendiants qui importunent les visiteurs.

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