‘Attention, nouvelle série d’explosions aujourd’hui à 15 h. Vous avez 15 minutes pour quitter le village’. Depuis quelques mois, les habitants de localités comme Mamakono, Falombo et Sadobala, situées à 650 km à l’est de Dakar, doivent se plier à ce genre de directive. Les avis sont affichés sur des panneaux géants, en bordure de route. Hommes, femmes, enfants, vieillards ou nourrissons…, tous sont sommés déguerpir à au moins deux kilomètres de leur foyer.
Une simple mesure de précaution, à en croire les compagnies minières présentes dans le secteur, qui recourent massivement à la dynamite pour faciliter leurs activités d’extraction. Les dégâts sont pourtant innombrables. A Makhana, situé à un jet de pierre de Sabodala, cela fait depuis bientôt une année que les quelque 400 habitants ‘sont ballottés entre le village et la nature pour éviter de se faire broyer par les explosifs utilisés par la compagnie Mdl’, s’indigne Lassana Dagnokho, porte-parole des jeunes. Plusieurs chèvres et des bœufs auraient déjà succombé sous le coup des décharges. Les ondes de choc provoquent fissures ou éboulement des maisons.
La presse sénégalaise n’hésite pas à parler de ‘foyers de tensions’ pour évoquer la situation qui s’est installée dans une bonne moitié de cette communauté rurale de Khossanto, regroupant 24 villages, depuis le début de l’exploitation minière à échelle industrielle. Plusieurs marches de protestation ont déjà été organisées contre les sièges des compagnies minières exploitantes. Un soulèvement populaire a même eu lieu en novembre 2007, au cours duquel le président de la communauté, Mady Cissokho, a failli se faire lyncher : beaucoup l’accusent d’être à la solde des sociétés minières, et de ne plus défendre la cause des populations locales.
C’est le même Mady Cissokho, grand et corpulent, que nous croisons ce matin d’août 2008 sur la piste menant à Sabodala : seul sur sa moto tout-terrain, revenant de la chasse. Fusil en bandoulière, petit gibier à plumes sanglé à mort sur le porte-bagages. A l’écouter, la cohabitation avec les cinq multinationales de l’or actives dans la région et détentrices de vastes concessions - allant de 23 à plus de 1 200 kilomètres carrés - ne serait pas si alarmante : le président de la communauté rurale y voit plutôt une opportunité en termes d’emploi.
Mady Cissokho compte sur le temps pour arranger les choses : ‘Les débuts sont difficiles, il peut y avoir des dérapages, mais on essaie de les corriger ensemble. C’est mon premier mandat comme président. Et pour les cinq sociétés minières présentes ici, dont Mdl (compagnie australienne, Ndlr), Oromin (canadienne), Axmin (suisse) et Randgold (sud-africaine), c’est aussi leur première expérience du Sénégal’.
Le travail avec les explosifs ? ‘Les gens ont été avertis. Si tous les tirs se passent comme ça, on ne souhaite pas mieux, tellement les choses sont maîtrisées’. L’expropriation des champs, au bénéfice des compagnies minières ? ‘On n’en parle plus parce que la population est largement satisfaite. Moi-même j’ai eu 2 hectares en guise de dédommagement’. Les risques liés à l’environnement ? ‘Une étude d’impact a été menée, sous la conduite de l’Institut tropical. Mais il est encore trop tôt pour parler de pollution, l’exploitation n’a pas encore commencé’.
Les avis sont plus tranchés à mesure que l’on se rapproche de Sabodala, qui focalise beaucoup d’espoirs, mais aussi de craintes pour l’avenir : il s’agit bien de ‘la première zone d’expérimentation de l’exploitation officielle de l’or au Sénégal’, comme nous le rappelle Ibrahima Sory Diallo, directeur de la seule Ong du pays à documenter les conditions exactes dans lesquelles travaille l’industrie minière. Mdl est, en effet, la première société minière à être récemment entrée en phase d’exploitation au Sénégal oriental.
Ses méthodes de travail agressives et les innombrables avantages fiscaux qu’elle a obtenus sous prétexte d’attirer les investisseurs internationaux au Sénégal lui ont forgé une mauvaise réputation en un temps record. Arrivés à la hauteur de sa toute nouvelle cité minière, qui abrite plus de 500 employés - en majeure partie des expatriés - on découvre une sorte de campement militaire retranché derrière des hautes barrières, entouré sur toute sa longueur de barbelés. Tours de surveillance et gardes armés complètent le tableau. Mdl a purement et simplement annexé la piste reliant Falombo et Sadobala pour installer la base de ses opérations, obligeant maintenant les habitants à effectuer un détour de plusieurs kilomètres.
Plus loin, derrière une large colline de remblais de minerai, pelleteuses, foreuses, bulldozers et une dizaine de camions géants Komatsu, qui peuvent transporter des charges de 100 tonnes de minerai, poursuivent inlassablement leur travail de déforestation et d’excavation : le premier puits à ciel ouvert a déjà atteint plus de 50 de mètres de profondeur, sur un chantier qui devrait atteindre une dizaine de km2.
La direction de Mdl, qui fournit peu d’informations aux communautés locales sur l’étendue de ses projets, ne cache pas à ses actionnaires que le cratère devrait bientôt plonger à près de 200 mètres sous terre : il faut beaucoup creuser pour atteindre les meilleurs filons. Et pour Mdl, le temps presse : la société australienne a promis à ses partenaires financiers - dont Macquarie Bank, Crédit Suisse et la française Société Générale - que le premier lingot serait coulé avant fin 2008.
En attendant, la concession minière a déjà bouleversé les modes de vie traditionnels, comme en témoigne un habitant de Sabodala : ‘La route a été déviée, il y a des axes qui sont barrés, on n’ose plus passer. Une bonne partie de nos champs et de nos pâturages sont interdits d’accès’. Ils sont désormais sur les concessions de Mdl. ‘Les propriétaires n’ont pas reçu de dédommagement, ils ne sont pas indemnisés. Pour cultiver aujourd’hui, il faut parcourir 15 à 20 km ! La population ne sait plus ou aller’, poursuit notre observateur, sous couvert d’anonymat.
Outre l’agriculture, l’élevage et l’orpaillage constituent depuis des siècles les principales activités de subsistance. Là aussi, les expropriations risquent de laisser les habitants sans autre alternative qu’un hypothétique recrutement pour travailler à la mine, s’inquiète le chef du village. Un avenir bien incertain : ouvriers qualifiés ghanéens, maliens ou guinéens affluent à Sabodala pour chercher du travail auprès des compagnies minières. La population a littéralement explosé. Les problèmes du manque d’accès aux infrastructures et de sécurité (vols, agressions, viols) sont devenus si nombreux qu’il a fallu renforcer les effectifs de la gendarmerie.
Source : Walf
