Accueil du site > Actualités > Elie-Charles Moreau : « Youssou Ndour croit qu’il a un destin national (...)

Elie-Charles Moreau : « Youssou Ndour croit qu’il a un destin national »

lundi 28 janvier 2013

« La poésie est une maladie transmissible »

Ecrivain, poète et éditeur, Elie-Charles Moreau nous ouvre son cœur cette semaine. Avec sa verve légendaire et son verbe toujours facile, le poète nous entraîne dans ses assonances et ses allitérations. Elie-Charles, qui parle comme s’il déclamait consciemment un poème, aborde plusieurs questions : l’écriture et la poésie, la politique culturelle, la vraie place de Youssou Ndour dans le développement du pays. L’administrateur de « Le Forum des poètes », premier journal poétique et de la maison d’édition « Le Nègre international », interpelle directement le chef de l’Etat sur le secteur de la culture.


Elie-Charles Moreau écrivain, qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers l’édition ?

L’absence de frontières entre l’écriture et l’édition, ajoutée au constat affreux que le livre n’était pas assez promu dans le pays, sont des raisons suffisantes pour que je porte le manteau d’éditeur. C’est-à-dire d’agent de promotion de nos littératures et naturellement des auteurs. L’autre raison, s’il faut en trouver une autre, se situe dans le fait qu’écrivains et éditeurs se retrouvent autour d’un concept qui pourrait être une mission partagée de passeur d’idées et d’images.

Je pensais qu’il y avait plus d’affaires à faire dans l’édition…

Parler d’argent à gagner dans nos pays dans le secteur de l’édition est une aberration. C’est aussi l’objet de beaucoup de malentendus entre écrivains et éditeurs. On serait dans des sphères occidentales ou dans les pays du Nord, on pourrait comprendre ou prendre l’édition comme un lieu où il est possible de faire de l’argent. Mais dans les pays du Sud, singulièrement, dans un pays comme le Sénégal où, quand on a fait un best-seller, on a juste vendu 800 exemplaires d’un livre, je crois qu’il n’y a pas possibilité, à moins de faire dans la mégalomanie ou de ne vraiment rien comprendre à l’édition et à la promotion des livres, de considérer qu’on peut faire de l’argent.

D’aucuns considèrent les poètes comme des rêveurs dont le langage est ésotérique. Qu’est-ce que vous en pensez en tant que poète ?

Heureusement qu’il y a encore des rêveurs au Sénégal car les sociétés normales ont besoin de rêveurs. Sans le rêve, la Rome Antique ou la Grèce Antique n’auraient jamais eu droit de cité ; sans le rêve, la Tour Eiffel n’aurait pas été créée, sans le rêve, effectivement, il y aurait certitude que la Statue de la Liberté, comme Central Park aux Etats-Unis ou le Taj Mahal en Inde n’auraient jamais existés au point d’être des lieux que les gens visitent de par le monde, avec un plaisir inouï. Avant que le réel ne puisse exister, il faut des parts d’utopie, c’est-à-dire des doses suffisantes de rêves et de rêveurs. J’ai l’habitude de dire que je suis écrivain et prioritairement poète et les raisons sont très simples : je considère avec Rimbaud que la poésie « sera toujours en avant et rythmera toujours nos vies ». Et je crois avec un Libano-Syrien qui s’appelle Adonis que « la poésie est notre humaine prédestination ». Au-delà de ces appréciations que je partage, la poésie est pour moi le premier des genres qui font et sont la littérature. Ce n’est pas pour rien que d’un roman bien écrit, d’une pièce de théâtre bien jouée on ne retient en priorité que la teneur poétique. Et puis la poésie a cette particularité d’englober, à elle seule, tous les genres littéraires. Au fil du temps, j’en suis même arrivé à comprendre ou à considérer comme une intime conviction que la poésie n’est pas forcément qu’un genre littéraire, qu’elle n’est pas seulement le genre majeur dans la littérature, mais que la poésie est une maladie. Mais, cette fois, une maladie textuellement transmissible.

Par le même raisonnement, le rêve a-t-il précédé donc le très controversé Monument de la Renaissance africaine ?

Absolument ! C’est en cela, effectivement, que dans le numéro 2 du journal « Le forum des poètes », il est arrivé qu’on prenne Me Abdoulaye Wade comme poète ce serait-ce que d’avoir pensé ériger le Monument de la Renaissance, la Place du Souvenir, le Grand Théâtre, etc. qui sont autant de traces et de marques qu’il laisse à la postérité et à l’Histoire. Autant de lieux qui appartiennent au Sénégal et aux Sénégalais et que les nouvelles autorités gagneraient à rentabiliser et à pérenniser au lieu de se focaliser vraiment sur les querelles de chiffonnier du genre : « Le Monument de la Renaissance c’est du fétichisme, ce n’était pas à faire, etc. ».

Comment et quand naquit la vocation d’écrivain chez vous ?

Je ne sais pas. J’aurais pu dire comme ça que je suis né au milieu des livres. J’ai eu la chance inouïe d’avoir un père enseignant et de la vieille école, qui avait systématisé la lecture, et qui est parvenu finalement, à nous inoculer le devoir, pour ne pas dire le devoir plaisant de lire. A un certain moment de lecture effectivement - j’étais en culotte courte, mais je ne peux pas dater cela exactement -, j’ai eu envie moi aussi d’écrire. C’est probablement à mes onze ans, quand j’intégrais le lycée Charles de Gaulle de Saint-Louis. Mais de manière virtuelle, j’ai toujours voulu être écrivain parce que j’avais, comme je l’ai dit tantôt, un père enseignant qui avait du plaisir à réellement déclamer devant nous les poèmes qu’il avait retenus de Hugo, de Lamartine, de Musset, de Senghor et de Césaire, etc. En fait, j’ai vécu dans cette ambiance-là. Et c’est là effectivement qu’est née l’écriture, je veux dire le devoir exaltant d’écrire, de transmettre mes sensations et de les partager.

Est-ce que votre plume à elle seule vous permet de vivre, Elie-Charles Moreau ?

On n’en n’est pas encore, hélas, à vivre de sa plume. Vivre de sa plume, au Sénégal, est des fantasmes de gens qui n’ont rien compris à l’édition telle qu’elle marche en Afrique. On ne parviendra jamais à vivre de sa plume en Afrique, singulièrement au pays de Senghor où, paradoxalement, depuis 52 ans comme République, on nous fait comprendre que « la culture est au début et à la fin du développement », tant qu’on ne se limitera qu’à des discours et à une théorisation outrancière de la politique culturelle. Il y a tellement de préalables qui n’ont pas été rassemblés pour en arriver à pouvoir vivre de sa plume. L’écrivain à plein temps, en Afrique est du domaine de l’utopie. Il faudrait souhaiter que les autorités nouvelles, le président de la République principalement, se parant de son manteau de « premier protecteur des arts et des lettres », prenne des initiatives afin qu’on puisse en arriver au niveau de l’édition à ne plus tirer des livres à moins de 10.000 exemplaires et faire en sorte que les capacités des écrivains comme des éditeurs de ce pays puissent être renforcées. C’est le minimum qu’on requiert et pour vivre de sa plume, une telle mesure, c’est la moitié du chemin.

De quel courant littéraire vous revendiquez-vous ?

Euh… Je ne parle pas de courants parce qu’on n’est plus au siècle de la renaissance ou du romantisme, du naturalisme ou du surréalisme. S’il faut coûte que coûte un courant, je dirai simplement que j’ai envie d’écrire, que j’ai envie de partager. Je ne sais pas, à la limite, quel est le concept le plus valable pour qualifier le genre d’écrivains qui ont tout juste envie de partager leurs sensations et visions. Il ne serait pas mauvais de considérer que je suis du courant des passeurs… d’idées et d’images.

Entre le réalisme, l’impressionnisme, le dadaïsme… il n’y a aucun de ces courants qui vous impressionne tout de même ?

En fait le courant qui me plairait effectivement, ce serait le courant romantique. Parce qu’au-delà de tout, de mon esprit très critique, je suis un grand romantique sénégalais.

Qu’est-ce qui vous a marqué au cours de l’année 2012 que nous venons de laisser ?

J’ai une indignation à formuler : la culture n’est toujours pas considérée et positivement considérée dans un pays où, depuis 52 ans, on n’arrête pas de nous seriner qu’elle est « au début et à la fin de tout développement » (ça c’est Senghor qui le disait), que « la culture c’est tout le développement » (c’est Abdou Diouf qui le disait), ou encore que « la culture est l’essence même de notre existence » (c’est Me Abdoulaye Wade qui le disait). Au final, les écrivains, les éditeurs, les acteurs culturels dans leur globalité attendent tout et des choses essentielles, mais qui ne sont pas du domaine de l’impossible. Au-delà de 2012, j’ai envie de formuler un vœu : que le premier protecteur des arts et des lettres et des artistes fasse de la culture une priorité et une surpriorité singulièrement, qu’il intègre la culture au cœur des décisions parce que c’est le meilleur prétexte pour que, comme Senghor, comme Abdou Diouf, comme Abdoulaye Wade, qui sont autant de prédécesseurs, il laisse positivement des traces et des marques qui lui survivent. Je l’ai dit au tout début de son magistère : Macky Sall, président de la République, a une occasion inouïe de faire mieux et plus que Senghor, Abdou Diouf et Me Abdoulaye Wade rassemblés. Je suis encore dans le même état d’esprit et dans la même intime conviction.

Avant qu’on ne saucissonne le portefeuille de la culture, comment jugez-vous l’action de Youssou Ndour à la tête du ministère de la culture et du tourisme d’alors ?

Youssou Ndour à la tête du ministère de la Culture n’a eu le temps de rien du tout. Il a tout juste eu le temps de poser des jalons pour ne pas dire de faire des déclarations d’intention, des effets d’annonce. Le résultat des courses, c’est qu’on ne peut pas gérer la Culture dans l’instabilité, l’inexistence d’une feuille de route. Youssou Ndour je l’ai toujours pris pour le meilleur ou l’un des meilleurs produits culturels sénégalais. Je suis encore dans cette appréciation.

A votre avis on n’aurait pas dû lui prendre ce département de la Culture ?

En fait je n’ai rien contre le fait que le premier magistrat d’un pays choisisse qui il veut pour lui confier le poste qu’il voudrait lui confier. Mais j’aurais préféré Youssou Ndour ailleurs que dans la gestion d’un ministère de la Culture et même d’un ministère du Tourisme parce que je considère que Youssou Ndour serait plus efficace en étant ambassadeur itinérant pour la culture dans sa globalité c’est-à-dire intégrant cette subdivision de la Culture qu’est le Tourisme. Youssou Ndour commis-voyageur pour le tourisme, serait un agent efficace pour vendre la destination Sénégal. Il aurait la possibilité de délocaliser Bercy et, s’il faut en croire certains, parce qu’il croit avoir un destin national, il n’aurait que du temps pour conforter son image de par le monde et étoffer plus encore son carnet relationnel.

Vous pensez qu’il croit seulement ?

Non ! En fait, un destin national n’est le monopole de personne. Youssou Ndour est un citoyen sénégalais jouissant de toutes ses facultés, n’étant sous aucune pénalité qui lui interdirait de postuler à cela.

Il a ses chances ou pas ?

Il appartient aux Sénégalais de le dire. Mais je considère que le prochain président de la République du Sénégal, en 2019, sera le postulant à la magistrature suprême qui aura eu les capacités de faire adhérer les acteurs culturels à son programme.

FREDERIC ATAYODI

Répondre à cet article

2 Messages de forum