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« Gëetu-Bey » ou l’enclos des chèvres

jeudi 6 mai 2010


La gifle surprend d’abord, tétanise ensuite pour enfin libérer notre nature profonde. C’est ainsi que l’on constate les réactions les plus déroutantes après son application ; mais le plus souvent, elle laisse échapper l’animal qui gigote en nous : réflexe de fuite. L’information, oxygène des temps modernes, embaume ces temps-ci l’atmosphère de la jet-set politique Sénégalaise d’un bien mauvais parfum. Des têtes à claques. Oui des têtes à claques ! Ce n’est pas seulement Farba Senghor qui a reçu une baffe ; la gifle a touché tous les « citoyens » que nous sommes censés être car ayant eu lieu dans le sanctuaire de notre République… Les médias restituent une bien piètre image du pouvoir politique.

Cela se passe au Sénégal : lundi 02 mai, à la veille de la célébration de la fête du travail, la presse (sauf, bien sûr, les médias d’Etat) révèle à l’unisson que Mme la secrétaire général de la présidence de la République, Aminata Tall en aurait collé une à Farba Senghor dont la réaction aurait donné des idées aux organisateurs du meeting international d’athlétisme de Dakar. Décidément très en verve, Aminata Tall, avant ou après, aurait essayé de faire de même avec l’autre « vamp’ » du palais, la ministre d’Etat, Awa Ndiaye. Pourquoi avez-vous à l’esprit l’image des bonnes vieilles bagarres de bornes-fontaines qui faisaient le piquant des quartiers encore semi-urbanisés de Dakar ?

Un forumiste de « nettali.net » jure pourtant qu’il a été témoin des faits et que la presse raconte des histoires. Comment presque tous les journaux peuvent-ils se tromper en même temps ? Ou alors, les patrons de presse se réunissent-ils chaque soir, dans une sorte de tribunal d’inquisition, pour décider que telle ponte du régime devait être rôtie ? Bouki-l’hyène, et c’est ainsi qu’il explique sa longévité malgré les aléas de la vie, a comme bréviaire la sagesse qui veut que ce que tout le monde dit est vrai.

Vrai ou faux, en tout cas, pas de démenti à propos de paires de gifles administrées par la Tall qui, malgré les ans, machallah comme disent les musulmans, garde toute sa sulfure. Le directeur du protocole présidentiel, Bruno Diatta, doit sans doute revoir la configuration des ses mémoires car après avoir côtoyé les grands de ce monde, voilà que « son » jardin de l’avenue Senghor prend parfois les allures de dépôt de cars-rapides. Démentir ? S’ajuster ? Paraître crédible ? Avec toutes leurs charges, pensez-vous un seul instant que nos vaillants dirigeants ont le temps de s’occuper de ces broutilles ? Le palais, résumé des rêves des hommes politiques, idéal des électeurs, icône des institutions… Qu’est-il devenu sous l’alternance ? En tout cas, un bon conseil pour ceux qui le fréquentent, est de se munir d’un protège-dents avant d’en franchir les grilles, jadis limites sacrées d’un espace républicain, aujourd’hui simple frontières entre le pouvoir et ses administrés que des esclandres en tous genres ont rendues factices.

Le secret et le mythe, deux choses essentielles pour tout pouvoir qui se respecte, n’y ont plus droit de cité. Lors du dernier gouvernement Cheikh Aguibou Soumaré, on a vu sur la télévision publique le chef de l’Etat demander aux membres de son gouvernement de prêter serment sur l’honneur qu’ils ne divulgueront pas les secrets des rencontres gouvernementales à la presse. Las. Il est évident que les mêmes qui ont « juré » devant Wade de la boucler, si l’on ose dire, sont les gorges les plus profondes du pays, ce qui fait le bonheur de n’importe quel journaliste ; mais le malheur de tout orthodoxe de la République…

« Il ne faut jamais gifler un sourd… » Sourd aux conseils de bonne tenue qui lui arrivaient de partout, Farba Senghor, chargé de la propagande du parti présidentiel, ne s’attendait sans doute pas à recevoir une paire de claques à quelques mètres des bureaux de ses protecteurs. Si Aminata Tall a gagné quelques points de sympathie au sein de l’opinion après avoir administré une leçon de vie, -ce sont les réactions du public qui l’attestent- à l’ancien ministre, c’est que le pauvre Farba Senghor est devenu le punching-ball de l’opinion. Pas à son corps défendant car, il semble se complaire dans cette situation. L’ambition souvent fait accepter les fonctions les plus basses ; c’est ainsi que l’on grimpe dans la même posture que l’on rampe. Jamais à sa place Farba Senghor ; comme un téléphone portable qui sonne au beau milieu de la prière. Tout au plus, il ne mérite que des vibrations...

A l’université de Dakar également, ça vole bas. Radio-France International, Rfi, organise son cinquantenaire, tous ses correspondants Africains sont réunis à Dakar, et Alain Foka, animateur de l’émission « médias d’Afrique », en enregistre une sur le campus de Cheikh Anta Diop. « Qu’est-ce qui a été fait depuis cinquante ans dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement supérieur sur le continent africain ? Mais aussi qu’est-ce qui doit être fait ces cinquante prochaines années pour que les universités deviennent les temples qui vont fabriquer l’Afrique de demain ? », tels étaient les thèmes de l’émission. Les Sénégalais ont donné la plus belle des réponses : le dirigeant de l’Organisation des instituteurs du Sénégal (OIS), le syndicaliste Youssou Touré, le ministre de l’Education Kalidou Diallo et le recteur de l’Ucad ont subi un caillassage verbal avec huées et quolibets de la part d’étudiants en furie. Les échanges entre le syndicaliste et le recteur ont par la suite été tellement virulents que l’émission a été interrompue ; puis, ce qui devait arriver arriva : agressions physiques de la part de nervis, bousculades, le bordel quoi. Alain Foka (et non Focard comme l’écrit « L’Obs » dans son édition du mardi 04 mai) voulait savoir où en est l’enseignement supérieur en Afrique, et bien, bienvenue au Sénégal !

Cacophonie, dissonance, tintamarre, charivari : les ingrédients du non-droit sont réunis. L’organisation de certaines officines officielles renvoie maintenant à « Gëëtu-Bey » ou l’enclos des chèvres, ainsi qu’on appelait, quand les salles de cinéma existaient encore dans ce pays, la partie réservée aux petites bourses alors que les « fauteuils » étaient réservés au standing supérieur. A « Gëëtu-Bey », c’était la loi du plus fort car, il n’y en avait pas. L’atmosphère était débridée comme justement on le voit de manière de plus en plus manifeste dans les cénacles du pouvoir. Le microcosme politique, surtout celui au pouvoir, déroule ses gammes, avec le rageant sentiment que ses principaux animateurs sont conscients de la vacuité des cris d’orfraie qui accompagnent les perles qu’ils enfilent.

La fin de la sacralité des lieux institutionnels par l’action conjuguée des médias et les « performances » des acteurs renvoie maintenant aux intrigues des cours royales où, souvent les chambellans peuvent devenir aussi puissants que les princes héritiers. Quand la bagarre s’invite au palais de la République, on a plus de leçons à donner. En 1984, l’actuel ministre de l’Environnement, Djibo Kâ, avait reçu un coup de Moustapha Niasse, en pleine réunion du bureau politique du parti socialiste. A l’époque, le scandale avait été jugé assez grave pour justifier le limogeage d’un baron du parti au pouvoir. Aujourd’hui, le pouvoir teste de manière régulière le niveau d’indignation des Sénégalais. Pour justifier un mauvais comportement, il faut en avoir un bien pire !

La direction générale d’une entreprise du secteur parapublic (l’onas) qui change (n) fois de responsable après validation du conseil des ministres ; un président de la République qui annonce publiquement qu’il ne lit pas certains journaux, pas plus qu’il n’écoute « leurs » radios, en parlant des entreprises de presse de ses amis Bara Tall et Youssou Ndour, alors qu’il a accordé, il y a un peu plus d’un mois, un long entretien au groupe « Futurs médias »... Systématiquement, c’est un embrouillamini qui enserre le pays dans un nuage gris comme celui né de l’autre volcan islandais au nom imprononçable et qui a ramené sur terre, pendant plus d’une semaine, les aéronefs autour de l’Europe. ça vole bas. Très bas.

La célébration, le O3 mai, de la journée internationale de la liberté de la presse a donc vu nos médias consacrer leur énergie à une nouvelle embrouille au palais de la République. Des ministres qui s’envoient des pataquès ! A qui la faute ? Comme de bien entendu au Sénégal, à personne ! Mais attention, dans l’enclos des chèvres, il y a un maître qui peut toujours sonner la fin de la récréation. Plus vieux est le bouc, plus dure est sa corne !

  • Par Papisco -

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