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Mainmise des hommes d’affaires sur les organes de presse : Une arme à double tranchant

lundi 15 septembre 2014

A la tête des groupes de presse au Sénégal, on retrouve de plus en plus des hommes d’affaires. Cette mainmise de personnes n’exerçant pas la profession de journaliste est diversement appréciée. Si certains hommes de médias et propriétaires de groupes de presse jugent utile l’arrivée des privés, d’autres y voient par contre des risques d’entrave à l’exercice de la profession.


L’espace médiatique sénégalais, ces dernières années, est marqué par la prolifération de groupes de presse. Parmi les nombreuses personnes qui y sont impliquées, les hommes d’affaires occupent une place de choix. La dernière opération en date est l’achat d’un groupe de presse par le Patron de Tracto service équipement (Tse), Cheikh Amar. Il y a aussi l’arrivée dans le milieu de Serigne Mboup, propriétaire de Compagnie commercial bara Mboup (Ccbm), avec l’acquisition du Groupe Siweul.

Avant ces derniers, de célèbres hommes d’affaires se sont également illustrés dans le secteur. Il s’agit notamment du chanteur Youssou Ndour, de l’imprimeur Baba Tandian et de Mbagnick Diop, président du Mouvement des entreprises du Sénégal (Mdes). Si certains journalistes ou autres hommes de médias interprètent ce processus d’intrusion comme une arme de combat ou un moyen de pression, les concernés, quant à eux, évoquent d’autres motifs. De l’avis de Pape Diogaye Faye, chargé de communication de Tracto service équipement (Tse), entreprise de l’homme d’affaires Cheikh Amar, « Tout homme d’affaires doit disposer d’un groupe de presse », Mieux, poursuit-il, « en Europe, le budget de la communication des grandes entreprises est voté en premier lieu.

La communication, c’est le nerf de la guerre. C’est elle qui est la vitrine de l’entreprise, donc il faut qu’elle soit performante. Pour ce faire, et pour une visibilité de l’entrepris, il faut nécessairement collaborer avec la presse et la meilleure façon de le faire est d’en posséder », dit-il.

S’inscrivant-en-faux contre la position d’hommes de médias voulant que les groupes de presse des hommes d’affaires soient des moyens de pression, Pape Diogaye Faye ajoute : « notre groupe de presse n’est pas une arme, encore moins un moyen de chantage, c’est pour avoir beaucoup de visibilité et de performance au niveau de nos entreprises que nous cherchons des organes de presse. Et d’ailleurs, ce n’est pas la première fois que nous en disposons. Le groupe Amar Holding est actionnaire dans d’autres organes ».

Le groupe Ccbm dirigé par Serigne Mboup, dans le communiqué annonçant l’achat d’un groupe de presse, quant à lui, parle de « moyen de bâtir un espace médiatique qui aura le pouvoir de tisser des relations entre les régions du pays, gage d’une stabilité sociale du pays ». Face à ce qui ressemble plutôt à un accaparement du secteur, les hommes de médias ont une position mitigée sur la question.

MAMADOU KOUME, PRESIDENT DE L’ASSOCIATION NATIONALE DE LA PRESSE SPORTIVE : « L’Etat doit organiser le secteur »

Mamadou Koumé, président de l’Association nationale de la presse sportive (Anps) trouve que c’est du ressort de l’Etat de réglementer le milieu de la presse : « Dans certains grands pays, c’est l’Etat qui prend en charge tout cela. Tout est organisé, réglementé et légiféré. On ne peut pas concentrer entre ses mains un certain nombre de médias. Ce sont les autorités qui doivent réglementer toute la presse », a-t-il affirmé. Avant d’ajouter : « ce qu’il faut éviter, c’est la concentration des médias entre les mains des hommes d’affaires qui cherchent à défendre leurs intérêts et se soucient peu du traitement de l’information ».

Mamadou Koumé fonde son argumentaire sur le fait que « Si les hommes d’affaires s’emparent de la presse, cela peut créer des problèmes, parce qu’ils ont des intérêts et par conséquent, ils vont lancer des journaux, pour fructifier leurs affaires ».

Et dans ce cas, poursuit-il, « il n’est pas trop facile pour le journaliste de travailler dans ces organes. La question est aussi de se demander si les organes vont respecter tout ce qui est recherché dans une information, c’est-à-dire qu’elle (l’information) doit être impartiale, on ne doit pas pendre partie. On a déjà vu des groupes de presses appartenant à des hommes d’affaires défendre les intérêts de leurs patrons. Dans le différend ayant opposé le régime du Président Wade à Bara Tall, on a remarqué à quel point le Populaire s’était engagé à côté de son patron, Bara Tall ». Mamadou Koumé trouve que dans ce cas, « le journaliste n’a pas beaucoup de choix, car il est obligé de se conformer à la ligne éditoriale du journal ».

BACARY DOMINGO MANE, PRESIDENT DU CONSEIL POUR L’OBSERVATION DES REGLES D’ETHIQUE ET DE DEONTOLOGIE DANS LES MEDIAS AU SENEGAL (CORED) : « C’est une bonne chose, mais le journaliste doit rester professionnel »

Le président du Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias au Sénégal (Cored), trouve, quant à lui, que, « c’est une bonne chose que des hommes d’affaires investissent dans le secteur des médias pour créer des emplois ». Car, fait-il remarquer, « il y a beaucoup de sortants d’écoles de journalisme qui chôment, donc le fait que les hommes d’affaires viennent investir dans le métier, est une chose à encourager ». Par ailleurs, précise t-il, « si les hommes d’affaires pensent venir pour juste faire des profits, au détriment des règles élémentaires du métier, nous ne l’agréons pas. Des gens qui utilisent leurs groupes de presse pour faire pression sur l’Etat, faire chanter d’honnêtes citoyens ou pour régler des comptes, cela est inacceptable et ce n’est pas la mission du journaliste ». Ainsi, rappelle t-il, « le rôle du journaliste est d’informer juste et vrai. Et on ne doit pas créer son groupe de presse et demander aux journalistes de porter des combats qui ne sont pas les leurs ».

Par conséquent, Bacary Domingo Mané conseille aux journalistes de respecter les règles d’éthique et de déontologie de la profession. « Les journalistes doivent rester dans leurs rôles qui n’est rien d’autre que de collecter, de traiter et de diffuser une information. Lorsqu’un patron de presse fait faire des choses au journaliste, c’est à lui de rester professionnel, en lui disant : voila où s’arrête ma mission, et c’est pourquoi j’ai choisi ce métier ». Et de conclure : « le problème n’est pas de dire que les hommes d’affaires envahissent le métier - ce qui est à encourager – mais qu’ils ne s’immiscent pas dans notre travail. Ils sont libres de créer des emplois, de chercher à rentabiliser leur entreprises, mais cela ne doit nullement se faire au détriment de ce qui fonde ce métier : le respect scrupuleux des règles d’éthique et de déontologie. Aucun salaire ne saurait justifier le non respect de ces dispositions, je dis bien, aucun ! »

IBRAHIMA BAKHOUM, JOURNALISTE FORMATEUR ET MEMBRE DU CORED : « Un journaliste doit être professionnel, l’information ne doit aucunement souffrir de l’interférence de l’homme d’affaires ou du politicien »

Le journaliste formateur Ibrahima Bakhoum trouve quant à lui que « les journalistes doivent être professionnels. L’homme d’affaires investit pour défendre ses intérêts, ce qui est compréhensible, mais dans le traiement des faits, l’information ne doit nullement souffrir de l’interférence de l’homme d’affaires ou du politicien qui investit ans la presse », affirme t-il.

Ibrahima Bakhoum fonde son argument sur le fait que : « en dehors de quelques très rares exemples, il n’y pas d’expérience au Sénégal de groupes créés par des journalistes avec leurs propres moyens, car ils ne l’ont pas. Généralement, c’est ou un homme d’affaires ou un politicien qui veut influencer qui se retrouve à la tête d’une structure de presse. Les journalistes n’ont pas d’argent eux-mêmes pour financer leurs journaux ».

IBRAHIMA KHALILOU NDIAYE, SECRETAIRE GENERAL DU SYNPICS : « On a l’impression que les hommes d’affaires investissent les médias pour régler leurs comptes »

Selon Ibrahima Khalilou Ndiaye, secrétaire général du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (Synpics), dans le contexte actuel, les hommes d’affaires créent des organes de presse pour régler des comptes, « Dans le contexte actuel, les hommes d’affaires se renvoient la balle. On a comme l’impression que les gens veulent créer des organes de presse pour régler des comptes », a-t-il affirmé. Par conséquent, il demande aux personnels qui sont recrutés dans ces entreprises de faire uniquement leur travail et ne pas avoir de parti pris par rapport aux humeurs ou aux états d’âme de leurs patrons : « Nous pensons qu’on ne peut pas refuser à un homme d’affaires ou à un entrepreneur d’investir dans le monde de la presse. Par contre, on a besoin d’entrepreneurs fiables et crédibles qui viennent, non pas pour régler des comptes par le biais des groupes de presse qu’ils créent mais pour œuvrer pour une bonne information », souligne-t-il. Ainsi invite-t-il l’Etat à mener une bonne politique de communication dans le monde de la presse, « Aujourd’hui, force est de reconnaitre que l’Etat n’a pas une politique bien articulée et bien visible dans le monde de la presse. Jusqu’à présent, l’Etat ne parle pas aux professionnels. Il faut qu’il arbitre tout cela et qu’on n’assiste pas à une prolifération des organes de presse dont la création est liée aux états d’âme, à la gestion des intérêts des uns et des autres », laisse-t-il entendre.

IBRAHIMA LISSA FAYE, PRESIDENT DE L’APPEL : « Ces lobbies économiques s’intéressent aux médias uniquement pour asseoir leur influence »

Interpellé sur cette question, Ibrahima Lissa Faye, président de l’Association de la presse professionnelle en ligne du Sénégal (Appel) soutient que les lobbies économiques ne s’intéressent aux médias que pour l’intérêt personnel, « les lobbies économiques s’intéressent aux médias uniquement pour asseoir leur influence ». Selon lui, les hommes d’affaires qui investissent dans les médias savent tous, que la presse n’est pas très florissante et ne peut pas leur permettre de gagner beaucoup d’argent, « C’est un moyen de pression et d’influence auprès de l’Etat, de l’opinion et des religieux. Malheureusement, la plupart investissent dans ce milieu pour régler un problème et ensuite, ils se retirent laissant les journalistes en chômage », se désole-t-il.

Et d’ajouter ; « il n’y a aucune loi ou quelqu’un qui pourrait les pousser à régler le statut social et économique des journalistes. C’est vraiment déplorable pour un métier. D’ailleurs, au-delà des aspects économiques, il y a des soutiens de famille qui travaillent dans ces organes. Je pense que les promoteurs ne doivent pas simplement se soucier de l’aspect économique ou du pouvoir d’influence ». A en croire Ibrahima Lissa Faye, l’accaparement des médias par les hommes d’affaires peut avoir des effets néfastes sur la manière de traiter l’information par les journalistes, « Concernant le traitement de l’information, il peut y avoir danger car ces gens obligent les journalistes à écrire selon leurs intérêts du moment. Actuellement, c’est ce qu’on est en train de vivre avec l’affaire Serigne Mboup -Cheikh Amar », indique-t-il. Et de conclure ; « on l’avait vu dans le domaine de l’imprimerie et on le voit également ailleurs. Donc, on peut dire que ces lobbies économiques ne s’intéressent à la presse que quand ils ont des intérêts spécifiques ».

Sudonline

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